Les logements : accessibles à tous ?
A l’heure où le RSA (Revenu de Solidarité Active) s’installe en misant sur le retour à l’activité, la refondation de l’hébergement pose le double principe d’un référentiel « coût-prestation » et du « logement d’abord ». Mais la seule logique du « logement d’abord », dans un contexte de diminution des moyens pour l’insertion, peut mettre à l’écart des publics fortement déstructurés. Dans le même temps, le SIAO (Service Intégré d’Accueil et d’Orientation) doit, au 31 mars, être opérationnel pour l’urgence et, fin juin, pour l’insertion. Il s’agit de mieux couvrir l’offre de places sur un territoire et de désigner un référent unique qui suivra la personne de l’urgence au logement. L’extrême rapidité pour la mise en place de ces nouvelles organisations a, en partie, obéré le temps de la réflexion. Cependant, nous espérons qu’elles vont contribuer à réduire les inégalités qui semblent s’amplifier en France.
Une fracture sociale grandissante
Effectivement tout indique aujourd’hui que la fracture sociale et l’exclusion s’amplifient, même si la crise économique n’y est pas étrangère. Aujourd’hui avec l’hiver, à Bordeaux et ses environs, l’une de nos préoccupations principales est l’accueil d’urgence, la mise à l’abri de jeunes, de femmes enceintes, de grands marginaux, de travailleurs pauvres, de migrants qui dorment dehors depuis de longs mois. Dès le mois de juillet 2009, le Centre d’Information d’Accueil et d’Orientation qui gère le 115 alerte l’État, les collectivités locales et les associations sur le fait que plus de 80 personnes (sur les 600 qui s’adressent quotidiennement à leur service) ne peuvent être hébergées faute de place. En novembre nous ouvrions deux accueils de 20 et 19 places, en janvier, un nouveau centre de 25 places et la semaine dernière, nous ouvrions encore une salle de 20 places !
« logement d’abord » n’est pas « logement autonome »
Le premier défi de la lutte contre les inégalités est de rester en capacité de répondre à l’urgence. Cette mission de service public est du ressort des pouvoirs publics et des associations qui animent le secteur de l’action sociale. Mais le peu de perspectives, le manque de moyens de pérennisation et d’objectifs d’insertion pour les personnes, contribue certainement au délaissement de l’hébergement d’urgence. Le risque de la refondation de l’hébergement, en fixant l’objectif du « logement d’abord », est d’accentuer ce phénomène et d’écarter les publics les plus marginalisés, les plus éloignés de l’accès au logement autonome. Pour réussir, ce dont nous avons besoin en priorité, c’est de temps. Le temps de la rencontre, de l’apprentissage réciproque, de la rupture, de la porte qui s’ouvre à nouveau, du soin… L’accompagnement n’est pas linéaire. C’est une construction circulaire faite de feed-back, d’hésitation, de recul, d’impulsion et de créativité.
Le diagnostic pour lutter contre les inégalités d’accès
Les acteurs associatifs doivent être créateurs de conditions d’accueil, d’hébergement et de logement pour les publics en difficulté. Mais ils doivent également pouvoir affiner leurs diagnostics au fil des années. Il y a vingt ans, au Diaconat de Bordeaux, nous accueillions d’abord des hommes isolés de 45 ans dans un parcours d’itinérance. Aujourd’hui, une personne accueillie sur trois est un mineur ! Nous sommes confrontés à de nouveaux contextes : vieillissement des SDF, accueil des familles monoparentales ou de femmes qui réalisent leur désir de maternité dans des contextes parfois extrêmement difficiles. L’arrivée des enfants dans nos structures nous oblige à repenser nos modes d’accueil pour leur garantir une bonne sécurité mais aussi la construction de partenariats avec les services de PMI, les écoles, les centres de loisirs…
Pour un accueil différencié…
On n’accueille pas de la même manière un toxicomane, un couple avec enfants, une famille monoparentale, un jeune majeur marginalisé, une personne isolée présentant une addiction à l’alcool, une famille en situation irrégulière avec des enfants ayant besoin de soins, de grands marginaux chronicisés… A chaque situation correspond un mode d’accueil, un mode d’accompagnement particulier, qui va de l’accueil d’urgence sans objectif particulier d’insertion, au logement adapté comme la Maison relais. L’important est l’inscription de la personne dans un parcours d’insertion adapté à sa situation personnelle, à ses capacités, à ses fragilités. Et que dire de l’accueil de la maladie mentale, qui n’est pas normalement dans nos attributions ? Combien de personnes sortent sans solution de logement ou d’hébergement des structures hospitalières ? Aujourd’hui, près d’un tiers des personnes accueillies présente un trouble psychique, voire une pathologie mentale. L’heure n’est plus à rechercher quelle est la part sociale, quelle est la part psychique, ces personnes sont là, en position de grande vulnérabilité. Pour les accueillir, bien sûr, le cadre du CHRS, de l’urgence ou du logement n’y suffit pas. Il faut construire un réseau coordonné d’accueil, d’insertion, de soin.
…et transversal
Que penser de la réponse administrative négative aux demandes de financement de nos actions de santé : « Vous relevez de la compétence de l’action sociale, et non pas de la Sécurité sociale » ? Il est vrai qu’encore aujourd’hui, la perception de la personne est morcelée : le malade est un symptôme, le marginal est un exclu social. La dichotomie entre le corps et l’esprit reste vivace dans notre culture. La reconstruction ou la construction d’une personne dans toutes ses dimensions sociales, physiques, psychiques, morales se heurte à nos catégories, nos champs de compétences, nos critères de recevabilité ou d’éligibilité. Malgré cela, nous construisons des boîtes à outils faites de conventions, de partenariats, d’approches pluridisciplinaires, de réseaux dans le but de proposer un parcours cohérent qui fera sens à la personne et lui permettra de reconstruire un projet de vie. Indiscutablement une meilleure coordination territoriale pour l’accueil, l’orientation des personnes dans l’exclusion sociale, est nécessaire. Tout comme l’est la construction de logement très social et en grand nombre. Il faudra des dizaines d’années pour rattraper notre retard car beaucoup de personnes rentrent dans le champ de l’exclusion par manque de logement adapté à leurs besoins. Pour les publics les plus marginalisés, nous n’échapperons pas à la nécessité de créer une entité politique et fonctionnelle qui réponde à l’ensemble des problématiques que l’on rencontre chez ces personnes : l’insertion sociale, l’accès à un habitat adapté, l’accès aux soins et l’accompagnement à la vie quotidienne. Peut-on imaginer une compétence interministérielle qui relie Santé, Affaires sociales et Logement ?
Directeur du Diaconat de Bordeaux
Conférence de François DUBET
La Fédération de l’Entraide protestante a choisi en cette année 2010
la région bordelaise pour organiser ses journées nationales annuelles.
La Fédération vous invite à la conférence gratuite, ouverte à tous, qui sera donnée le vendredi 19 mars à 20h30
à la maison de la promotion sociale à Artigues-prés-Bordeaux par :
François DubetProfesseur de sociologie,
Directeur de recherches à l’EHESS « Inégalités et cohésion sociale » |
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